Claude SZKOLNIK

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La guerre se termine.



































































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En arrivant au groupe, je confie mon désarroi au capitaine de Montravel et je crois même que je lui dis que je ne veux plus voler. Il me rassure en me donnant toutes les éventualités qui pourraient expliquer la mort du lieutenant Bernard ; un débris de l'explosion de la loco, un ricochet de mes balles, une faute de pilotage, un malaise etc...

"Admettons même que vous ayez tiré directement dessus, ce qui je ne crois pas, me dit-il, ce sont les risques de la guerre que nous avons tous accepté. Alors demain, je vous inscris pour 2 missions ainsi que les jours suivants, c'est le meilleur moyen de vaincre ses démons intérieurs."

En regardant la liste de mes missions, je constate en effet que j'ai fait deux missions les 15 et 16 mars 1945, plus de 8 h de vol de guerre. Il faut croire que cela m'a guéri car le doute m'a quitté pour toujours, et j'ai pu extirpé de mon cerveau ce sentiment de culpabilité que j'avais eu, tout le temps du retour en voiture sur Luxeuil en ramenant cette femme. Je dois dire un grand merci à ce chef si psychologue et si humain, d'avoir su trouver les mots pour panser cette blessure profonde, mais je me dis qu'il doit rester en moi une cicatrice qui ne s'effacera jamais.

(Aujourd'hui en février 1989, je viens d'apprendre la mort de mon ami Gouel décédé le 28 décembre 1988 en Normandie. L'ayant revu plusieurs fois aux rencontres des "Anciens de l'Escadrille La Fayette", j'ai évoqué ce souvenir et il m'a juré que jamais il n'avait voulu en parler que c'était une chose qui m'appartenait. Si tu me vois là haut mon cher Léon Gouel, tu te souviens combien cela m'avait marqué de penser un instant que j'avais peut-être tué un camarade. C'est la première fois que je me confie sur un écrit, c'est la preuve que c'était encore vraiment gravé.)

Les belles journées du printemps nous permettent de faire de nombreuses missions, assez loin en Allemagne, de Karlsruhe à Stuttgart. Nous battons le record des sorties, mais si l'aviation ennemie a déserté le ciel, par contre la flak est de plus en plus intense et précise. Le 23 mars, le sergent Hoche des Sioux se fait descendre de l'autre côté du Rhin et avec une chance incroyable arrive d'abord à ne pas se faire prendre, et en plus, a le culot de traverser le Rhin de nuit sur les poutrelles d'un pont détruit. Le lendemain, il se présente à l'escadrille tout auréolé de sa réussite et naturellement fêté comme il se doit.

Nous avons une telle supériorité aérienne que le 26 mars 1945, nous nous relayons toute une après-midi au-dessus de leur terrain de Stuttgart et que nous empêchons tout avion de décoller pour protéger un bombardement de Maraudeur B-26 français. Dès qu'un de leur chasseur s'apprête à décoller, il y a immédiatement quatre Thunderbolt qui lui tombent dessus. Je suis sûr qu'ils doivent enrager en dessous !

"Chacun son tour Messieurs les Allemands ! C'est nous les plus forts comme on dit maintenant !"

Maintenant nos incursions nous amènent jusqu'en Bavière puisque nous suivons pas à pas l'avance des troupes françaises qui ne cessent d'avancer. Un jour, le 9 avril, au retour d'une mission, nous nous posons à Colmar en Alsace qui sera notre base de départ pour être plus près du front. Le terrain a été à moitié déminé et il faut être prudent comme à notre arrivée à Ambérieu si on ne veut pas se faire déchiqueter par une mine. Tous les casernements sont détruits et nous logerons en ville, rue de Turkeim dans une maison que les Allemands viennent de quitter. Alors que nous dormons profondément, nous sommes réveillés vers 2 h du matin par une grosse explosion que nous n'arrivons pas à définir. Cela s'est produit vers le terrain. Alors que nous faisons toutes les suppositions, une autre explosion se produit, puis une autre ensuite et comme cela pendant deux heures. Un gros malin a eu l'idée de chronométrer 10 minutes le temps entre deux explosions et s'amuse à nous donner le top de la suivante sans se tromper. C'est de l'artillerie super lourde genre "grosse Bertha". Ils doivent nous tirer de l'autre côté du Rhin planqués dans des souterrains creusés dans le massif de la Forêt Noire. On espère tous, qu'ils ne sont pas en train de nous détruire nos avions et il nous tarde que cela s'arrête pour aller aux nouvelles. Toutefois la caserne Walter, où logeait tout le personnel de l'escadre fut touchée et il y eut 1 mort et plusieurs blessés. En fait il n'y aura que très peu de dégâts et aucun avion ne sera touché. Le lendemain nous irons rôder sur toute la Forêt Noire pour localiser cette artillerie à longue portée mais ils sont trop bien planqués pour que l'on puisse repérer quoique ce soit. On s'attend le soir à subir encore ces tirs, mais curieusement, il n'y en aura plus du tout.

Dans nos missions, on sentait la déroute de l'armée allemande, mais ils continuaient de se battre avec l'énergie du désespoir et pour nous, une flak toujours omniprésente et dangereuse. Nos dernières missions nous amenaient sur la rive nord du lac de Constance et la dernière se situa à Brégenz à la frontière commune entre l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse. Nous n'aurons donc pas vu cette nouvelle arme terrifiante que Hitler promettait et dont tout de même on tenait compte dans chaque briefing avant un départ de mission. A la fin nous avons su qu'il s'agissait d'un avion à réaction, le Messerschmit 262 qui a été engagé vraiment à la fin et qui n'était pas encore très au point.

Une de mes dernières missions a été effectuée sur le château de Singmaringen où le Maréchal Pétain a eu le culot de constituer un Gouvernement Provisoire avec Laval depuis septembre 1944. Maintenant la première Armée française est arrivée au pied du château et demande notre aide pour déloger tous ces traîtres qui ne doutent vraiment de rien. Ce 21 avril 1945 donc, nous straffons les nids de mitrailleuses du château qui les prenaient sous leur feu et nous nous payons le luxe de faire plusieurs passages sur les ouvertures fenêtres ou portes en espérant tuer un de ces "collabos jusqu'au boutiste". Le Maréchal a du réussir à s'échapper puisque quelques jours plus tard (le 27 avril) il se présentera de lui-même à la frontière Suisse pour se constituer prisonnier.

Au début du mois de mai, plus aucune mission n'est lancée et nous attendons tous, la capitulation des Allemands qui n'interviendra que le 8 mai 1945 comme tout le monde le sait. Je me souviens bien de ce jour ! Alors que partout c'était une explosion de joie immense, pour moi, je savais que je venais de tourner une page et que tout ce que j'avais fait pour être Pilote de Chasse devenait inutile. Je devenais à partir de ce jour seulement un "Pilote" prêt à intervenir si... ! Jamais je ne côtoierai le danger, qui était le lot de chaque vol, fini de jouer au Superman, il faut rentrer dans le rang maintenant.

Je ne ferai même pas partie de la patrouille qui va défiler au-dessus des Champs-Elysées pour fêter la victoire des Alliés. Cela déjà me prive d'une joie que j'avais pourtant méritée. A la fin du mois de mai l'ambiance n'est plus la même. On fait sentir qu'il y a des officiers d'active, et des officiers de réserve dont je suis malheureusement. Les notes de service interdisant ceci ou cela commencent à pleuvoir. Heureusement que ma voiture est là pour nous permettre de faire quelques bonnes bringues dans les alentours. C'est au départ de l'une d'elles qu'à un carrefour en ville, je me fais complètement emboutir sur la gauche par un camion militaire GMC qui ne sait pas ce qu'est la priorité. Heureusement, il n'y a qu'un blessé léger, mais les deux portières sont enfoncées et le châssis en a pris un coup. J'arrive à trouver un carrossier qui me redresse le châssis, mais qui ne peux rien faire pour les deux portes. Comme on ne peut même pas les remettre en place, j'installe une grosse corde et roule ainsi dans tout Colmar en attendant de trouver une solution. Cela me permet le gros "gag" de faire entrer les invités par le bon côté de la voiture qui présente encore très bien, alors que celui sans portières est bien collé contre le mur, et invisible de l'extérieur. Ouvrant la portière de la manière la plus "Bucking" (polie) possible il faut voir la tête des filles quand elles s'aperçoivent que cette voiture se transforme comme un décor en trompe l'œil avec le vide à leur droite !

Heureusement un mécano du garage auto de l'escadrille me trouve la solution pour les portes de rechange. Il suffit d'aller en Allemagne en expédition et rechercher la même voiture. Ils y sont déjà allés plusieurs fois et m'affirment en avoir vu qui étaient abandonnées dans la rue. J'arrive à obtenir une Jeep et l'adjudant mécano m'accompagne pour cette mission de récupération. Nous passons par Strasbourg et traversons le pont de Kehl et nous voilà en Allemagne. Coup de chance, nous trouvons la voiture dans une rue avec le capot enfoncé et les 4 pneus crevés, mais les portières gauches intactes. Nous les démontons et les chargeons dans la Jeep. Le mécano me dit que si je veux un poste-radio, les Allemands ont eu l'ordre de les déposer en Mairie et qu'il y en a des centaines dans une arrière salle. Nous frappons donc à la porte d'une mairie et nous nous présentons avec un papier de réquisition "bidon". Nous sommes reçus par un employé tout tremblant qui a l'air presque soulagé quand on lui dit qu'on veut seulement un poste radio. Il nous fait signer un papier où j'écris "bon pour dix coups de pieds au cul" et je le vois classer ce papier très soigneusement en retenant un fou rire prés d'éclater. Ces Allemands pleins de morgue et dominateurs sont devenus des agneaux respectueux de leurs vainqueurs et admettant leur défaite. Rentrés à Colmar le carrossier m'installe ces portes et en une semaine me rend une voiture éclatante repeinte à neuf. Cela me permet de faire du tourisme dans tous les environs, le plus beau site étant le château du Haut Königsburg dominant la plaine d'Alsace qui a du être fréquenté par les hauts dignitaires Nazis de l'armée allemande qui se cachent en ce moment dans des trous de souris pour ne pas être pris.

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